⚠️

Avertissement

Ce site est un outil d'information citoyenne à vocation journalistique. Il compile et analyse des faits publics issus de sources officielles : Cour des comptes, Santé publique France, INSEE, Météo-France, Sénat.

Nous faisons de notre mieux pour présenter l'information la plus honnête et la plus juste à partir de sources vérifiables. Si vous constatez une erreur factuelle, contactez-nous et nous corrigerons le site rapidement.

Enquête · 2003 → 2026

20 ans de Plan National Canicule

En août 2003, la France comptait environ 15 000 décès supplémentaires liés à la chaleur. Vingt ans plus tard, une nouvelle canicule frappe le pays en juin 2026 — au moins 1 000 décès supplémentaires estimés depuis le 24 juin, 49 départements en vigilance rouge au pic [source]. Vingt ans après la création du plan censé protéger les plus vulnérables, où en est vraiment cette politique publique ?

Le point de départ — 2003

Entre le 1er et le 20 août 2003, la France enregistre 14 802 décès en excès (41 621 décès observés contre 26 819 attendus) [Inserm]. Une révision ultérieure portant sur l'année complète évaluera le bilan à 19 490 décès [Inserm, 2007].

La réponse politique est rapide, et elle a des noms. Le Sénat constitue dès le 15 octobre 2003 une mission commune d'information ; son rapport fondateur, « La France et les Français face à la canicule : les leçons d'une crise », est signé par les sénateurs Valérie Létard, Hilaire Flandre et Serge Lepeltier, déposé le 3 février 2004 [Sénat, n°195]. Le projet de loi créant la journée de solidarité est déposé le 14 janvier 2004 par François Fillon, alors ministre des Affaires sociales, du Travail et de la Solidarité du gouvernement Jean-Pierre Raffarin [Légifrance].

La Loire à Nevers pendant la canicule d’août 2003, niveau très bas
La Loire à Nevers pendant la canicule d’août 2003 — le niveau du fleuve, anormalement bas, illustre l’intensité de l’épisode. © Cypris / CC BY-SA 3.0

Le 12 mai 2004, une circulaire de la DGS installe le dispositif national de gestion des canicules et demande à chaque préfet d'élaborer un plan départemental pour le 15 juin 2004 [Légifrance]. Le 30 juin 2004, la loi n°2004-626 créant la journée de solidarité pose le financement du volet autonomie du dispositif [Légifrance].

La mortalité dans le temps

Comparer la mortalité canicule d'une année sur l'autre est un exercice piégé : la méthode de comptage a changé plusieurs fois depuis 2003, et les bilans ne mesurent pas toujours la même chose (voir méthodologie). Le graphique ci-dessous retient, pour chaque année où c'est possible, la mesure la plus comparable : les décès en excès pendant les épisodes caniculaires eux-mêmes (pas sur l'été entier).

2026 (barre claire) : donnée provisoire et non consolidée, la canicule était encore en cours au moment de la collecte. Les années sans barre de décès documenté (2004-2005, 2007-2014, 2021, 2024) n'ont pas fait l'objet d'un bilan de surmortalité caniculaire par Santé publique France. 2006, 2015-2018 et 2020 : chiffres reconstitués à partir de sources partielles.Le coefficient chaleur est calculé à partir des données Météo-France (jours de canicule, population touchée, anomalie thermique) — détails en méthodologie.

En 2022, deux mesures distinctes ont été publiées et ne doivent pas être confondues : 2 816décès en excès pendant les 3 épisodes caniculaires de l'été, mais 10 420 décès en excès (+19,9 % dans les départements en alerte rouge) sur toute la période de surveillance du 1er juin au 15 septembre [SPF]. Même écart méthodologique en 2023 : 758 décès en excès pendant les canicules (+5,6 %), mais plus de 5 000 décès attribuables à la chaleur sur tout l'été [SPF, bilan été 2023].

En 2025, la mortalité liée à la chaleur est 31 % plus élevée dans les 10 départements les plus pauvres que dans les 10 plus riches [SPF, bilan été 2025].

Où est l'argent ?

C'est la question que tout le monde pose : les Français cotisent pour la journée de solidarité depuis 2004 — un jour de travail non payé, ou l'équivalent en cotisation employeur — censé financer l'adaptation du pays au vieillissement et aux vagues de chaleur. Vingt-deux ans après, combien a été collecté, et combien a réellement servi à préparer les canicules ?

Confluent Loire-Vienne à Candes-Saint-Martin pendant la sécheresse d’août 2022
Le confluent Loire-Vienne à Candes-Saint-Martin, août 2022 — la sécheresse, consoeur silencieuse de la canicule, aggrave l’impact sur les territoires. © Joël Thibault / CC BY-SA 4.0

La réponse honnête : l’essentiel de cet argent ne finance pas « la canicule » — il finance l'autonomie des personnes âgées et handicapées en général (Ehpad, allocation personnalisée d'autonomie, handicap), un périmètre bien plus large que la seule adaptation à la chaleur. Sur des dizaines de milliards collectés en deux décennies, la seule part qu'on peut tracer explicitement jusqu'à des mesures anti-chaleur documentées — brise-soleil, filtres, stores, rénovation thermique — tient en environ 1,5 Md€, concentrés sur les cinq dernières années. Pour le reste, aucun organisme officiel ne publie de traçabilité qui permettrait de répondre précisément à « combien est allé à la préparation aux canicules ». C'est cette absence de comptabilité dédiée — pas forcément l'absence d'argent — qui nourrit l'impression que « rien n'a été fait ».

Deux chiffres largement repris sur l'état du bâti hospitalier — une vétusté passée de 46 % à 50,5 % entre 2010 et 2018, et un investissement hospitalier « divisé par deux » entre 2009 et 2019 — circulent dans la presse secondaire, attribués à la Cour des comptes. Après lecture intégrale du rapport public annuel 2024 (264 pages), ces deux chiffres n'y figurent pas. Le rapport affirme au contraire explicitement : « aucune étude nationale n'a été engagée pour connaître la qualité du parc immobilier et sa capacité à garantir la résilience d'été » [Cour des comptes, RPA 2024, p.164]. Nous ne les republions donc pas — voir méthodologie pour le détail de cette vérification.

Ce que le rapport documente réellement : un programme « investissements du quotidien » de250 M€ sur 2021-2022 (DGCS/CNSA) pour financer des mesures d'atténuation en Ehpad — brise-soleil, filtres, stores, pergolas [Cour des comptes, RPA 2024, p.163-164]. Ce montant est confirmé de façon indépendante par une réponse ministérielle d'avril 2026, qui le situe dans un ensemble plus large : le Ségur médico-social a consacré 1,5 Md€à la rénovation des établissements pour personnes âgées sur 2021-2025 (250 M€ en 2021-2022, 1,25 Md€ engagés sur 2021-2024, plus un fonds exceptionnel de 49 M€ en 2025) [réponse ministérielle, 07/04/2026]. La journée de solidarité elle-même collecte aujourd'hui entre 3,2 et 3,5 Md€ par an, répartis pour l'essentiel entre Ehpad et allocation personnalisée d'autonomie [franceinfo].

Sur le bâti scolaire, trois estimations concurrentes du coût de rénovation thermique circulent : 40,5 Md€ pour l'I4CE, 52 Md€ selon la ministre Dominique Faure (écoles publiques du 1er degré uniquement), 100 Md€ pour l'Ademe (ensemble du parc des collectivités) [Sénat, n°22-800].

Le terrain — obligation vs réalité

Bâtiment Marcel Lermoyer de l’hôpital Saint-Antoine à Paris
L’hôpital Saint-Antoine à Paris — le bâti hospitalier, majoritairement ancien, pose des défis d’adaptation thermique. © Lionel Allorge / CC BY-SA 3.0

L'obligation d'une salle rafraîchie en Ehpad existe depuis 2003. Mais la Cour des comptes constate, sans donner de taux chiffré national, que « l'utilisation des salles rafraîchies mises à disposition par les communes est faible, faute d'accompagnement spécifique » [Cour des comptes, RPA 2024]. Un chiffre de 13 % d'Ehpad disposant d'un « dispositif de rafraîchissement thermique adapté » circule dans une question écrite à l'Assemblée nationale (juillet 2025), attribué à « une enquête menée en 2023 » — mais cette enquête n'est pas identifiée, et la réponse ministérielle ne reprend ni ne confirme ce chiffre [question n°8323]. À prendre avec réserve.

Côté hébergement d'urgence, l'enquête de la Fédération des acteurs de la solidarité menée pendant la canicule de juin 2023 (198 associations répondantes) montre que 53 %jugent les logements des personnes accompagnées thermiquement non adaptés [FAS]. Au 11 juillet 2023, 5 952 personnes restaient sans solution d'hébergement via le 115, dont 1 972 enfants [FAS].

Sur le plan sanitaire, l'impact des vagues de chaleur sur les hôpitaux est documenté : les admissions en néphrologie augmentent de +20 % entre 1 et 3 jours de vague de chaleur, et de +50 % au-delà de 7 jours [Cour des comptes, RPA 2024].

Les recommandations ignorées

Le rapport public annuel 2024 de la Cour des comptes formule 5 recommandations : mieux connaître les conséquences sanitaires des vagues de chaleur, élargir les critères d'inscription au registre communal et remplacer l'accord annuel préalable par un droit d'opposition permanent, diffuser via l'ANSM une liste de médicaments à risque, mieux connaître la situation des personnes sans domicile et suspendre les évacuations de campements en période de forte chaleur, et réaliser un inventaire du parc immobilier sanitaire, social et médico-social [Cour des comptes, RPA 2024].

Sur le registre communal en particulier, la Cour est catégorique : fondé sur l'inscription volontaire et une réinscription annuelle obligatoire, le dispositif souffre d'un défaut structurel — « moins de 10 % des personnes vulnérables y figurent » [Cour des comptes, RPA 2024, p.157].

Deux ans plus tard, une question écrite à l'Assemblée nationale (juillet 2025) cite explicitement ce rapport pour alerter sur « un retard majeur d'adaptation à la chaleur extrême » dans le secteur médico-social. La réponse ministérielle, publiée le 7 avril 2026, ne mentionne à aucun moment les 5 recommandations de la Cour — elle se limite à détailler des financements déjà engagés (le Ségur médico-social) [question n°8323]. C'est un seul cas observé, pas une étude systématique du suivi des recommandations — mais un indice concret que la question posée par la Cour reste, deux ans après, sans réponse directe.

2026, le point chaud

Carte des anomalies de température en Europe lors de la canicule de 2003
Anomalies de température de surface en Europe, juillet 2003 vs 2001 — données MODIS (NASA). © NASA / Reto Stöckli, Robert Simmon / Domaine public

Au moment de la collecte de ces données, la canicule de juin 2026 est toujours en cours — les chiffres qui suivent sont donc provisoires et non consolidés. Santé publique France elle-même précise que sa surveillance en temps réel ne capte qu'environ 60 % de la mortalité nationale.

Depuis le 24 juin, environ 1 000 décès supplémentaires ont été estimés (plus de 1 400 décès toutes causes par jour les 25 et 26 juin, contre 900 à 1 000 par jour en avril-mai), dont 85 % chez les 65 ans et plus. Le pic d'alerte a couvert49 départements en vigilance rouge et 40 en orange le 22 juin. Le ministère de l'Intérieur recense par ailleurs 74 morts par noyade depuis le 18 juin [France 24, via SPF]. Le printemps 2026 a par ailleurs été le plus chaud enregistré depuis 1900 (+1,7 °C par rapport aux normales 1991-2020) [Météo-France, via relais].

Cette page ne couvre pas la polémique politique en cours autour de la gestion de cette canicule (positions RN, Écologistes, gouvernement) — l'angle retenu ici reste factuel et sourcé. Voir méthodologie.

Le bilan, en une phrase

L'appareil réglementaire a été bâti en quelques mois — circulaire, registre communal, journée de solidarité, tout est en place dès 2004. Vingt ans après, l'argent a coulé, mais le résultat sanitaire ne suit pas au même rythme : le mécanisme central censé repérer les personnes vulnérables touche moins d'une sur dix, et l'été 2025 reste parmi les plus meurtriers de la série malgré deux décennies de plan.

Ce n'est pas une étude exhaustive de « ce qui a marché » — voir les limites assumées dans la méthodologie. Mais sur les indicateurs qu'on a pu vérifier directement, aucun ne raconte une politique publique qui a atteint son objectif initial.

D'où viennent ces chiffres

Chaque donnée du site est sourcée individuellement — voici les institutions dépouillées :

Détail complet, méthode de vérification et limites : voir la méthodologie.

Aller plus loin